La presse dérangeait. Aujourd’hui c’est le web qu’on veut museler

Discuté: les réseaux sociaux, le rôle changeant du journalisme, l’instinct de vérité de nos sociétés.

Il y a dans la presse, les médias et la blogosphère une discussion assez soutenue depuis longtemps au sujet des réseaux sociaux et de leur rapport avec l’information et le journalisme. Elle révèle généralement l’inquiétude des journalistes face au développement de Facebook et de Twitter telle qu’elle s’exprime par exemple dans le billet récent que mon excellent confrère et ami Marc Schindler vient de publier sur son blog de lecteur du “Monde”. Je trouve ses lignes assez emblématiques de la difficulté de notre profession à penser clairement l’avenir de notre métier et à poser les bases théoriques du journalisme de demain. L’un des premiers obstacle à la clarté du propos me semble d’ailleurs tenir au  brouhaha conceptuel et sémantique qui caractérise cette discussion: contenu, multimédia, communication, information, journalisme, médias sociaux, médias traditionnels, réseaux sociaux, on peut multiplier les exemples – tiens j’oubliais numérique, ou “digital” – ces mots sont tous en quête de définition précise. Ainsi, dans son billet,  Marc Schindler me semble tomber dans le piège de la comparaison inopérante: Facebook, Twitter et les réseaux sociaux en général n’ont en effet jamais eu, au départ en tout cas et contrairement aux médias traditionnels, d’autres prétention que de faciliter la dissémination de données – par opposition à l’information – ou les contacts  entre les internautes. (Sur la naissance de Facebook et les réseaux sociaux, lire un  article récent de la New York Review of Books ) . L’expérience menée par les radios publiques qu’il commente n’avait me semble-t’il que pour but de découvrir s’il est possible de s’informer, de se tenir au courant , en n’utilisant les réseaux sociaux. Autrement dit, il s’agissait de voir s’ils donnent un reflet de la réalité quotidienne. La réponse est évidemment non, la comparaison ne tient pas entre les “tweets” envoyés en une journée et, disons, la home page d’un site d’info. En parallèle à cette discussions, il est cela dit tout à fait intéressant de suivre comment ces outils, Twitter bien davantage que Facebook, sont désormais détournés de leur utilisation première pour servir à d’autres fins. Les deux, avec leurs différences, sont effectivement utilisés comme des instruments utiles au témoignage, comme des plateformes de traitement de l’instantanéité. Mais ils ne permettent évidemment pas la pratique du journalisme où on l’entend au sens traditionnel, c’est à dire la mise en lumière des fonctionnements des institutions et des sociétés, l’analyse des faits, ou leur recherche et leur vérification. Ce n’est pas un regret mais un constat. Et ce dernier va pour moi infiniment plus loin: il m’apparaît de plus en plus clairement que nos sociétés développées ont en réalité accepté comme une évidence la fin de la pratique du journalisme traditionnel que la média-sphère leur ont proposée jusqu’à maintenant. La encore, je ne vois pas de raison à déplorer une perte ou de regretter un ordre médiatique en voie de disparition. Si la pratique du journalisme traditionnel est bel et bien totalement bouleversée aujourd’hui, notre volonté collective de savoir et d’interroger, elle, reste intacte. Elle se déplace ailleurs. Elle se manifeste d’ailleurs toujours dans les médias de référence , et magnifiquement  aussi sur le web. Si ça ne devait pas être le cas, de la Chine à Cuba, de l’Iran à la Russie, les censeurs ne seraient pas aussi actifs. La presse dérangeait. Aujourd’hui, c’est le web que l’on veut museler.

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