Sous le titre « L’Affaire Bouvier, comment un insider du monde de l’art a fait une fortune en étant discret », le « New Yorker » consacre un très long article, plus d’une vingtaine de pages, à l’histoire d’Yves Bouvier et à son différend avec l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev. Êcrit par Sam Knight, londonien spécialisé dans les formes longues du journalisme, « L’Affaire Bouvier » offre à travers son acteur central une plongée en eaux troubles dans le monde où se négocient la vente et l’achat des oeuvres d’art à des niveaux financiers stratosphériques limités au 1%.

De tout ce que l’on a pu lire jusqu’à maintenant sur cette affaire, l’article du « New Yorker » est sans aucun doute celui qui offre le regard le plus complet sur l’évolution de la relation entre le Genevois et son client et mandataire russe et sur le « M.O », le modus operandi d’Yves Bouvier comme le disent les enquêteurs de la criminelle dans leur jargon. Dans ce contexte, Knight ne s’intéresse ainsi nullement aux tribulations juridiques de l’affaire mais bien à comment, aux yeux de ses nombreux interlocuteurs, dont beaucoup à Genève, Yves Bouvier a délibérément confondu les genres, systématiquement violé les codes qui régissent les règles du milieu, jouant à la fois le rôle de transitaire et d’acheteur. La « discrétion » du sous-titre de l’article de Sam Knight fait référence à l’aptitude hors-norme, et hors usages s’il faut suivre ses détracteurs, de Bouvier à pratiquer simultanément la fragmentation complète de l’information pour dissimuler son jeu et et en même temps de relier dans une habile constellation tous les éléments à sa disposition pour approcher une acquisition et en orchestrer la vente. Le récit de son achat du Rothko « No 6, Violet, Vert et Rouge » pour 80 millions de dollars et de sa revente à Rybolovlev pour 189 millions est exemplaire. L’approche de la famille Moueix, dont la relation fut longtemps cultivée, puis la décision de tenter l’achat par le biais d’un intermédiaire avant de finaliser l’affaire illustre la méthode, et les bénéfices retirés, dans le détail. De toute évidence, dans ce cas, ce n’est pas le transitaire Yves Bouvier dont il s’agit, mais du marchand. La profession en tousse, qui, dans un marché qui connaît aucune régulation, affirme pratiquer la séparation des métiers et des compétences. Elle dit dans ce cas notamment quand il s’agit du rôle des transitaires, en principe tenus par éthique et pratique professionelle au plus grand secret puisqu’ils sont les témoins de transactions confidentielles. Les voilà qui devraient en quelque sorte se comporter comme Clarkson, le butler de Downton Abbey, qui une vie durant entend tout et voit tout mais ne dis jamais rien afin d’assurer que précisément le système ne s’effondre pas. Au vu de la confidentialité requise dans de telles opérations, « un transitaire se doit d’être aveugle » explique le marchant d’art Thomas Seydoux, un ancien de Christie’s à l’auteur. « Vous ne pouvez pas gagner la confiance des collectionneurs en leur disant que vous serez aveugles et ensuite ouvrir les yeux. » Payé une commission de 2% sur le prix des oeuvres souhaitées par Rybolovlev, Bouvier s’est en effet enrichi de plusieurs dizaines de millions de dollars en lui vendant des pièces qu’il achetait lui-même grâce aux contacts nourris grâce à son métier de transitaire, un reproche qu’il balaye:  » Je ne sais pas ce qui se passe parce que je suis un transitaire, je le sais parce que je suis intelligent » dit-il à l’auteur.

En conclusion de son papier, Knight remonte de sa plongée dans les milieux des marchands d’art avec le sentiment que si Bouvier pourrait bien gagner sa bataille juridique contre Rybolovlev, il pourrait en revanche ne jamais pouvoir refaire sa réputation. « Il m’a regardé » écrit Sam Knight. « Ca sera on prochain défi »dit-il en continuant à me fixer – ses yeux sont un mélange entre le bleu et le vert- jusqu’à ce que je baisse mon regard ».

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